Matteo Scalera : L’interview

"Pour écrire Le quatrième père, j'ai imaginé toute l’histoire dans ma tête comme s’il s’agissait d’un film, et non d’une bande dessinée."

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L’artiste italien, qui nous a régulièrement régalé au dessin, notamment sur l’excellent Black Science, s’est lancé dans la création solo avec Le quatrième père ! Petit échange avec l’auteur autour de cette nouvelle expérience !


Auteur complet

Matteo Scalera : La vie, essentiellement. J’avais le concept de base de cette histoire en tête depuis des années, mais il était encore trop rudimentaire. Ce n’était pas encore une histoire qui méritait d’être racontée. Puis, en janvier 2021, j’ai appris que j’allais devenir papa pour la première fois. J’avais alors neuf longs mois devant moi pour réfléchir au genre de père que je voulais être. Et presque immédiatement, toutes ces questions et ces réflexions ont commencé à se mêler à cette vieille histoire, à la façonner, jusqu’à ce que tout prenne enfin sens.

Matteo Scalera : Pour être honnête, cela ne m’inquiétait pas. Et ce n’est pas parce que j’ai une confiance absolue en mes talents d’écriture. J’ai simplement accepté le fait que je ne suis pas scénariste et qu’il s’agit de ma toute première tentative d’écriture. Alors, si ce n’est pas parfait, ce n’est pas grave. Je suis définitivement plus curieux qu’inquiet. J’ai envie de découvrir les réactions des lecteurs, de comprendre quel est mon niveau, de savoir où j’en suis et de voir comment progresser à partir de là. Pour moi, ce sont tout simplement des données précieuses. Si tout le monde me dit que l’histoire est horrible, cela reste une bonne chose. Au moins, je saurai que je devrai travailler dur sur mon prochain livre pour m’améliorer.

Matteo Scalera : François et moi sommes en contact depuis plusieurs années, depuis le jour où il a publié Black Science chez Urban Comics et m’a invité, aux côtés de grands auteurs comme Sean Murphy et Fiona Staples, à Angoulême pour en assurer la promotion. C’est pourquoi il m’a immédiatement contacté lorsqu’il a appris que je travaillais sur Le quatrième père. Il était sur le point de lancer Astrolabe et souhaitait que mon projet fasse partie de cette nouvelle aventure.

Matteo Scalera : J’ai décidé de lancer le livre sur Kickstarter parce que je voulais apprendre de nouvelles choses. J’avais déjà financé quelques artbooks grâce à Kickstarter, mais à l’époque, la plateforme fonctionnait de manière très simple : on y présentait son projet, on attendait 30 jours et on voyait ce qui se passait. Aujourd’hui, Kickstarter a beaucoup évolué. Il y a énormément de paramètres à gérer et de nombreuses possibilités pour continuer à donner de l’élan à son projet, même pendant la campagne. La plateforme est devenue un véritable outil promotionnel et une excellente occasion d’apprendre les rouages de l’édition. C’est un engagement ÉNORME, d’autant plus que j’ai personnellement supervisé chaque aspect de la campagne : l’identité visuelle, la phase de pré-lancement, la communication, la promotion… Absolument tout. La gestion des expéditions est la seule chose que je ne réalise pas physiquement moi-même. Mais je m’en occupe tout de même quotidiennement, en répondant aux contributeurs qui ont besoin d’informations sur leurs commandes et en contactant nos distributeurs pour organiser les prochaines étapes.

Vous avez travaillé avec de nombreux scénaristes, notamment Rick Remender et Mark Millar. De quelle manière ces auteurs vous ont-ils influencé lorsque vous écriviez Le quatrième père ?

Matteo Scalera : Parmi les deux auteurs que vous venez de citer, je dirais que mon « style d’écriture » (ça fait bizarre de dire ça alors qu’il s’agit de ma première tentative !) se rapproche davantage de celui de Rick, surtout si l’on pense à Black Science. Dans Black Science, toute la dimension science-fiction constitue en quelque sorte une belle couverture, un habillage séduisant. Mais en dessous, c’est là que se trouve la VRAIE histoire : une histoire de famille. Dans Le quatrième père, le mécanisme est fondamentalement le même : la nostalgie des super-héros sert de façade, tandis que la FAMILLE et la PATERNITÉ constituent le véritable sujet.

Ecriture

Matteo Scalera : Je pense que ce qui m’a le plus aidé dans l’écriture des dialogues, c’est le fait d’avoir imaginé toute l’histoire dans ma tête comme s’il s’agissait d’un film, et non d’une bande dessinée. Ce que j’ai fait, tout simplement, c’est écouter les dialogues qui se déroulaient « devant moi » et les retranscrire dans un document Word. À ce sujet, je tiens absolument à remercier Jamie Richards, cet incroyable traducteur qui a fait un travail remarquable en adaptant mes dialogues italiens en anglais.

Matteo Scalera : Même si j’aime les comics de super héros, je dois reconnaître que je ne suis pas un immense passionné du genre. Tamra joue en réalité un rôle d’« auxiliaire ». C’est le personnage que j’utilise chaque fois que j’ai besoin de transmettre une information importante au lecteur sans que cela paraisse trop évident. Ainsi, chaque fois qu’elle explique quelque chose à un autre personnage, ce qui se passe réellement, c’est que c’est MOI qui donne une explication au lecteur.

Matteo Scalera : Même si je suis d’accord avec cette idée, ce n’est pas quelque chose auquel je pensais lorsque j’ai créé cette histoire. J’essaie autant que possible de tenir mon travail à l’écart de tout message politique et/ou social. Ne vous méprenez pas, j’ai énormément de respect pour les auteurs qui abordent ces sujets. C’est simplement quelque chose qui ne me correspond pas. Mon choix était avant tout pragmatique : Danny et Sophie sont tous deux, au départ, des personnages plutôt sombres. Ils ont un passé douloureux, sont pratiquement orphelins et sont incapables de communiquer entre eux. Si l’on ajoute à cela Frank, un vieil homme sans domicile, solitaire et grincheux, on comprend facilement que cette histoire n’aurait jamais pu voir le jour si elle reposait uniquement sur les interactions entre ces trois personnages. J’avais besoin de quelques personnages positifs et pleins de fraîcheur pour pousser les autres à se rapprocher, d’une manière ou d’une autre. C’est ainsi que Tamra et Maria ont vu le jour.

Dessin et narration visuelle

Matteo Scalera : Dans ce cas précis, j’ai dû consacrer un peu plus de temps à la recherche de références visuelles en amont. L’histoire se déroule sur deux périodes principales : le présent (au début des années 2000) et le passé (dans les années 1950). Je tenais vraiment à ce que le lecteur puisse immédiatement reconnaître ces deux époques. Heureusement, l’histoire se déroule à New York, donc trouver des images de référence n’a pas été très compliqué, hé hé… Le fait d’avoir revu Mad Men m’a également beaucoup aidé ! Concernant le travail proprement dit sur la composition et la mise en page, cela ne m’a honnêtement pas demandé d’efforts supplémentaires. Comme vous le soulignez, j’ai réalisé tellement de planches au cours des quinze ou vingt dernières années qu’à ce stade, la composition est devenue assez instinctive. Et si l’on ajoute à cela le fait que, cette fois-ci, j’étais également le scénariste, le processus a été plutôt rapide.

Matteo Scalera : Comme je l’ai expliqué précédemment, cette histoire s’est déroulée dans ma tête comme un film. Les caractéristiques physiques de tous les personnages sont donc une reproduction très fidèle de ce que je « voyais » virtuellement dans ce film. Récemment, j’ai eu une conversation assez amusante à propos de ce livre avec un ami et collègue. À un moment donné, il a pensé que certains choix concernant les personnages (il faisait notamment référence à la présence d’un couple de femmes lesbiennes, d’une femme latina, ainsi que d’un homme blanc ayant une fille noire) avaient été faits dans le but de rendre l’histoire aussi inclusive que possible. J’essayais de lui expliquer que ce n’était absolument pas la raison. C’est tout simplement ainsi que j’avais imaginé ces personnages lorsque le film a commencé à se dérouler dans ma tête. Je ne suis toujours pas certain qu’il m’ait cru ou non, hé hé !

Le Quatrième père était disponible en noir et blanc dans le cadre de la campagne Kickstarter. Pour l’édition française, vous avez cependant opté pour une version en couleurs. Pourquoi ce choix ?

Matteo Scalera : Depuis des années, chaque fois que je publie des planches sur mes réseaux sociaux, je reçois des commentaires du genre : « Superbe ! J’ai adoré le livre en couleurs, j’aurais simplement aimé qu’il existe aussi une édition en noir et blanc ! » Cela fait des années que j’essaie de convaincre les éditeurs de proposer ce type d’édition, sans jamais y parvenir (à l’exception de l’Artist Edition de Black Science n° 1… Merci, Rick !!!). C’était la seule fois où j’avais le contrôle total du projet. J’en ai donc enfin profité pour le publier en noir et blanc. Concernant l’édition française, Astrolabe avait vraiment besoin d’une version en couleurs, car c’est ce que demande son marché. L’éditeur a accepté d’en assumer les frais et m’a également permis de confier ce travail à l’une de mes coloristes préférées. Il était donc facile de dire OUI !

Matteo Scalera : Giovanna est tout simplement formidable. Non seulement elle est incroyablement talentueuse, mais elle est aussi très intelligente. Elle comprend parfaitement les choses et possède un goût très sûr. Habituellement, j’ai tendance à lui donner le moins d’indications possible, puis à la laisser s’amuser et faire ce qu’elle veut. Dans le cas de Le quatrième père, j’avais une idée très précise de ce que je souhaitais. J’ai donc pris un peu plus de temps en amont pour lui expliquer ma vision du livre. Et, de manière générale, je lui ai également transmis davantage de remarques chaque fois qu’elle m’envoyait de nouvelles planches. L’ambiance générale de ces couleurs n’est pas si éloignée de ce que l’on a déjà pu voir avant Le quatrième père. Nous avons simplement davantage exploré les choix monochromatiques et les couleurs désaturées. De manière générale, nous avons essayé d’éviter autant que possible les contrastes chromatiques trop marqués. C’est un choix risqué, car les éditeurs sont généralement attirés par les couleurs vives et éclatantes. Mais je pense que le pari a été réussi. L’idée de base, même si cela n’a techniquement pas vraiment de sens, était la suivante : mettons ces planches en couleurs tout en préservant leur caractère noir et blanc.

Projets à venir et lectures récentes

Matteo Scalera : Le prochain sur la liste est un tout nouveau projet personnel. Une fois encore, avec Monsieur Mark Millar.

Matteo Scalera : Sans hésiter, la nouvelle série Demon, de James Harden (scénario et dessin) et Dave Stewart (couleurs). C’est tout simplement INCROYABLE. Tout est formidable. Il n’y a absolument rien dans ce livre que je n’adore. Je citerais également RED ROOTS, de mon compatriote italien Lorenzo De Felici (qui assure à lui seul le scénario, le dessin et les couleurs !!!), avec Rus Wooton au lettrage — probablement le meilleur lettreur qui soit, et celui qui a également réalisé le lettrage de Le quatrième père. J’ai lu les sept premiers numéros jusqu’à présent, et c’est un véritable chef-d’œuvre. Si vous ne connaissez pas cette série, vous DEVEZ absolument la lire !


The Italian artist, who has consistently delighted us with his artwork, notably on the excellent Black Science, has embarked on a solo creative venture with The Fourth Father! We caught up with the author for a chat about this new experience!

Complete Creator

Matteo Scalera : Life, mostly. I’ve had the core concept for this story in my head for years, but it was just too basic. It wasn’t a story that was worth being told yet. Then, in January 2021, I found out I was gonna be a dad for the first time, and I had nine long months to think about what kind of father I wanted to be. And almost immediately all of these questions and reflections started mixing  and shaping up that old story, and it all started making sense, finally.

Matteo Scalera : To be honest, I wasn’t worried. And not because I’m super-confident in my writing skills. I’ve just accepted the fact that I’m not a writer and this is just my first attempt at writing, so if it’s not perfect, it’s OK. I’m definitely more curious than worried. I’m curious to see people’s reactions to it, to understand my level, to find out where I’m at, and move from there.It’s simply precious data to me. If everyone says that the story is horrible, it’s still good for me. At least I know that I’ll have to work hard for my next book, in order to get better.

Matteo Scalera : Francois and I have been in touch for years now, since the day he published Black Science with Urban Comics and invited me (alongside great authors such as Sean Murphy and Fiona Staples) to Angouleme to promote it. That’s why he immediately contacted me when he found out I was working on The Fourth Father. He was about to launch Astrolabe and he wanted the project to be a part of this new endeavour.

Matteo Scalera : I’ve decided to launch the book through Kickstarter because I wanted to learn new things. I had founded a couple of artbooks previously through KS, but back then the platform worked in a very simple way: you put the project on it and then you wait 30 days and see what happens. Now KS has evolved, there’s so many moving parts and great ways to constantly give your project new fuel, even during the campaign. It’s become a full promotional tool, and a great opportunity to learn the ins and outs of publishing. It’s a HUGE commitment, especially considering that I’ve personally curated every single aspect of the campaign, from the looks, the pre-launch phase, communication and promotion… You name it. Fulfillment was the only thing that I’m not physically doing myself, but I’m still managing it daily, communicating with backers that need info about their orders and getting in touch with our distributors about the next steps.

Matteo Scalera : Amongst the two that you mentioned, I see my “writing style” (sounds weird, since it’s my first attempt at writing) being closer to Rick’s style, especially if you think about Black Science. In Black Science, the whole science fiction thing is a nice, cool looking cover. Underneath it, that’s where the REAL story lies, and it’s a story about family. In the Fourth Father, you have basically the same mechanism: superhero nostalgia is the cover, Family and Fatherhood is the REAL story.

Writing

Matteo Scalera : I think the thing that helped me the most when writing dialogues was the fact that I’ve played the whole story in my head as if it was a movie, not a comic book. What I did was simply listen to the dialogues “happening in front of me” and just write them on a Word file. In this case I absolutely need to give a big shout out to Jamie Richards, the amazing translator who did an incredible job converting my Italian dialogues into English.

Matteo Scalera : Although I love comics, I have to admit I’m not a huge comics nerd. Tamra actually serves as an “auxiliary” element, it’s the character I used whenever I needed to give an important piece of information to the reader without being too blatant. So, whenever she’s explaining something to another character, what’s actually happening is that *I* am explaining something to the reader.

Matteo Scalera : Although I agree with the concept, I wasn’t thinking about that when I created the story. I try to stay as far away as possible from any kind of political and/or social message in my work. I have a ton of respect for more political storytellers, don’t get me wrong. It’s just not my thing. My choice was definitely more practical: both Danny and Sophie start as sort of “gloomy” characters. They have a dark history, they’re basically orphans and they can’t communicate with each other. If you add old, homeless, lonely and grumpy Frank to the mix, it’s easy to see how this whole story would’ve never happened, based solely on the interaction between these three characters. I needed a couple of positive, fresh characters that needed to push the others towards each other, somehow. That’s how Tamra and Maria came about.

Artwork and Visual Storytelling

Matteo Scalera : In this specific case, I had to spend some extra time gathering reference images beforehand. There’s two main timelines in this story, the present (early 2000’s) and the past (1950’s), and I really wanted the reader to immediately recognise those two moments in time. Luckily, the story takes place in New York, so finding images wasn’t that hard, eh eh… Also, re-watching MadMen was definitely helpful! In terms of actual work on composition and page design, that didn’t require extra effort, to be honest. As you mentioned, I’ve produced so many pages over the last 15/20 years, that at this point composition comes pretty instinctively. If you also add the fact that this time I was the writer too, yeah, the process was pretty quick.

Matteo Scalera : For years, every time I post pages on my socials, I have people commenting “looks great! I loved the book in colours, I just wish they also printed a black and white version of it!”. For years I’ve been trying to convince publishers to do that, and I’ve never succeeded (aside from the Artist Edition of Black Science #1… Thank you, Rick!!!). This was the only time when I had full control of the project, so I finally took advantage of it, and published it in black and white. As for the French Edition, Astrolabe really needed a color version, because that’s what their market requests. They decided to take care of that financially and also allowed one of my favourite colourist to do it, so it was an easy YES for me.

Matteo Scalera : Giovanna is just amazing. Not only she’s incredibly talented, she’s also very smart. She understands, and she has great taste. Normally I tend to give her the minimum amount of directions possible, and then let her have fun. In this case, I needed something very specific for The Fourth Father, so I’ve spent some extra time beforehand, explaining to her my vision for this book, and generally speaking I definitely had more notes for her whenever she would send in new pages. The general vibe for these colours isn’t that far away from what has been seen before The Fourth Father. We’ve just pushed a little more with monochromatic and unsaturated choices and generally speaking we’ve tried to avoid strong color contrasts as much as possible. It’s risky, because normally publishers are attracted by bright and flashy colours, but I think it paid off. the basic idea, although technically it wouldn’t make sense, is: let’s color these pages, while also maintain their back and white nature.

Upcoming Projects and Recent Reads

Matteo Scalera : Next thing in line is a brand-new creator-owned project. Once again, with Mr Mark Millar.

Matteo Scalera : Definitely the new Demon series by James Harden (story and art) and Dave Stewart (colors). Just AMAZING. Everything. There isn’t a single thing I don’t adore about that book.Also, RED ROOTS by my fellow italian Lorenzo DeFelici (story, art and colors, all by himself!!) and Rus Wooton (who lettered The Fourth Father, probably the best letterer out there). So far I’ve read the first seven issues and it’s a masterpiece. If you don’t know this book, you HAVE to read it.