Jesse Lonergan : « J’aime la grandeur des récits mythologiques où tout est porté à des proportions extrêmes. »

Nous l’avons découvert sur Arca. Jesse Lonergan nous a depuis bluffé avec Hedra puis le chef d’œuvre Drome ! Voici une nouvelle plongée dans le processus créatif de l’artiste !

For English speakers, please find lower the interview in its original version.


Travail graphique

Hedra, que vous aviez initialement auto-publié, est sorti chez Image en 2020. Comparé à vos œuvres précédentes, Hedra semble être le livre dans lequel vous avez établi le style très distinctif pour lequel vous êtes aujourd’hui connu — fondé sur une mise en page sophistiquée et une narration graphique élaborée. Qu’est-ce qui vous a motivé à développer une narration visuelle plus complexe ? Était-ce le résultat d’une réflexion au long cours ? Est-ce quelque chose que vous théorisez, ou est-ce plus intuitif ?

Jesse Lonergan : Hedra a été le point de convergence de beaucoup de choses pour moi. J’avais depuis longtemps de nombreuses idées sur la manière dont une bande dessinée pouvait fonctionner, mais j’hésitais, car j’avais l’impression qu’elles allaient à l’encontre des « règles ». Le livre précédant Hedra, All Star, mon troisième roman graphique, m’avait pris plusieurs années à réaliser et il a reçu très peu d’attention à sa sortie, ce qui a été difficile à vivre et m’a amené à me demander si je voulais vraiment poursuivre une carrière dans la bande dessinée, et si oui, de quelle manière. La grande prise de conscience qui en est sortie, c’est que je voulais toujours faire de la bande dessinée, mais que je ne me souciais plus vraiment de les faire publier ni de suivre les « règles » sur la manière dont on est censé le faire. Je fais simplement des bandes dessinées comme j’ai envie de les faire.

Tout en servant une narration humaniste et poétique, votre travail graphique sur Hedra semble aussi avoir été pour vous un vaste champ d’expérimentation. 

Jesse Lonergan : C’était très expérimental pour moi, plus expérimental que tout ce que j’avais fait auparavant. J’avais des idées sur la façon dont une page pouvait fonctionner, et je les testais. Certaines fonctionnaient. D’autres non. Il y a toutes les pages qui ont fini dans la version finale de Hedra, mais il y a un nombre équivalent de pages terminées que j’ai coupées parce qu’elles ne fonctionnaient pas. Je pense que je fais partie des gens qui ont besoin de faire quelque chose de faux pour comprendre que ça ne marche pas.

Dans Hedra comme dans Drome, comment construisez-vous vos pages ? Commencez-vous par un gaufrier 5 × 7, puis l’adaptez-vous en fonction de ce que vous voulez raconter sur la page ?

Jesse Lonergan : Je commence par le gaufrier et je construis à partir de là. J’ai une idée pour la page et la séquence d’images, puis j’organise tout cela dans ce cadre. Souvent, les mises en page passent par plusieurs itérations.

Vos pages ne se lisent pas nécessairement de manière linéaire, mais en suivant une dynamique spécifique basée sur le mouvement, l’action et les relations entre les personnages. Ces éléments sont-ils essentiels à votre travail ?

Jesse Lonergan : Je pense que l’un des aspects les plus intéressants de la bande dessinée réside dans les cases et dans leurs relations entre elles, et dans la manière dont leurs juxtapositions peuvent être utilisées pour raconter une histoire. Lire les cases de gauche à droite et de haut en bas est très fonctionnel, mais j’ai l’impression que cela ne tire pas vraiment parti des possibilités du médium.

Écriture

Avec Drome, vous racontez une histoire mythologique. Qu’est-ce qui vous a intéressé dans cette narration mythologique ?

Jesse Lonergan : J’aime la grandeur des récits mythologiques. Rien n’y est petit. Tout est porté à des proportions extrêmes. Il y a aussi une intemporalité dans ce type d’histoires, une sorte d’irréalité, qui leur permet de continuer à résonner. En réalité, personne n’a jamais fabriqué des ailes de plumes et de cire pour s’échapper d’une prison en volant, mais nous l’acceptons dans un mythe. Cela ouvre énormément de possibilités créatives.

Dans Hedra comme dans Drome, vous explorez la domination ainsi que les pulsions irrépressibles qui animent vos personnages. Pourquoi souhaitez-vous aborder ces thèmes ?

Jesse Lonergan : Je pense que, personnellement, il existe un conflit entre l’ordre et le contrôle, et le chaos et la spontanéité. À l’extrême, l’ordre peut devenir domination, et la spontanéité peut devenir pulsion instinctive. C’est un équilibre délicat, avec lequel j’ai du mal.

Vous abordez aussi la création, la destruction, l’évolution. Ce sont des thèmes qui peuvent entrer en résonance avec l’état actuel de notre monde, rempli de questions et d’angoisses. Cherchez-vous à établir ces liens, ou s’agit-il simplement de sujets fictionnels qui vous intéressent ?

Jesse Lonergan : La création, la destruction et l’évolution me semblent être des thèmes assez éternels. Le moment que nous vivons actuellement me paraît être le plus incertain que j’aie connu de mon vivant, et je suis sûr que cela transparaît dans mon travail, mais je ne pense pas avoir consciemment cherché à le relier au présent. Il m’est difficile d’avoir du recul sur ce genre de choses. Il est facile de regarder le passé comme quelque chose d’idyllique parce qu’il est terminé, achevé, et que nous savons ce qui s’est finalement passé. Le passé ne comporte pas l’incertitude inhérente au présent.

Drome est aussi une vaste aventure épique. Vous aimez raconter ce type de grande saga, où les personnages s’affrontent et traversent des expériences intenses ? 

Jesse Lonergan : Je me suis davantage tourné vers une narration visuelle, et par conséquent, les histoires qui peuvent être racontées uniquement par l’image m’attirent davantage. Les conflits et les parcours personnels peuvent se manifester de multiples façons, mais, pour ma part, je tends vers ce que je trouve visuellement puissant. L’aventure et l’action s’y prêtent très bien.

Projets

Quels sont vos projets actuels en termes de bande dessinée ?

Jesse Lonergan : En ce moment, j’ai une série qui sort avec Mike Mignola dans l’univers de Hellboy, intitulée Miss Truesdale and the Rise of Man, et je ferai aussi une série avec Matt Kindt chez Oni l’an prochain. En ce qui concerne mes projets en solo, je travaille sur une bande dessinée absurde intitulée Panda Delivery Service, que je publie sur mon Patreon.

Entretien réalisé par échange de mails. Merci à Jesse Lonergan pour sa disponibilité et sa grande gentillesse !

We discovered him on Arca. Jesse Lonergan has since blown us away with Hedra, and then with the masterpiece Drome ! Here’s a new deep dive into the artist’s creative process !

Graphic work

Hedra, which you had initially self-published, came out at Image in 2020. Compared with your earlier creations, Hedra seems to be the work in which you established the very distinctive style you’re now known for—based on a sophisticated page layout and graphic narration. What motivated you to develop a more elaborate visual narrative? Was it the result of long-term reflection? Is it something you theorize, or is it more intuitive?

Jesse Lonergan : Hedra was where a lot of things came together for me. I’d had a lot of ideas for how a comic could work, but I’d hesitated because it felt like they were against the « rules. » The book before Hedra, All Star, my third graphic novel, had taken a few years for me to put together, and it got minimal attention when it came out, which was hard, and it made me question whether I wanted to pursue a career in comics, and if I did how I would pursue it. I think the big realization to come out of that was that I still wanted to do comics, but I no longer really cared about getting them published or following any of the « rules » for how you’re supposed to do that. I just make comics the way I want to make comics.

While serving your humanistic and poetic narrative, your graphic work on Hedra also seems to have been a vast field of experimentation for you. 

Jesse Lonergan : It was very experimental for me, more experimental than anything else I’ve done. I had these ideas for how a page could work, and I’d try them out. Some of them worked. Some of them didn’t. There are all the pages that made it into the finished version of Hedra, but there are an equal number of finished pages that I cut because they didn’t work. I think I’m the kind of person who has to do something wrong in order to know it doesn’t work.

In Hedra as in Drome, how do you build your pages? Do you begin with the 5×7 panel grid and then adapt it depending on what you want to tell on the page?

Jesse Lonergan : I start with the grid and build from there. I’ll have an idea for the page and the sequence of images and I’ll organize that within the framework. Often times, the layouts will go through a number of iterations.

Your pages are not necessarily read in a linear way, but by following a specific dynamic based on movement, action, and the relationships between characters. Are these elements essential to your work?

Jesse Lonergan : I think one of most interesting aspects of comics is the panels and there relationship to each other and how their juxtapositional relationships can be used to tell a story. It’s very functional to have panels read left to right, top to bottom, but it feels like it’s not really taking advantage of the medium. 

Writing

With Drome, you tell a mythological story. What interested you in working within that mythological mode?

Jesse Lonergan : I like the grandeur of mythological stories. Nothing is small. Everything is blown out to extreme proportions.  There’s also a timelessness to those kinds of stories, a sort of unreality to them, that allows them to resonate still. In reality, no one ever made wings of feathers and wax and flew out of prison, but we accept it in a myth. It allows for a lot possibilities creatively.

Both in Hedra and Drome, you explore domination, as well as the irrepressible impulses driving your characters. Why do you want to address these themes?

Jesse Lonergan : I think, personally, there’s a conflict between order and control, and chaos and spontaneity. In the extreme, order can be dominance, spontaneity can be instinctual impulse. It’s a delicate balance, one I struggle with.

You also deal with creation, destruction, evolution. These are themes that might resonate with the current state of our world, full of questions and anxieties. Were you looking to establish those links, or are these simply fictional subjects that interest you?

Jesse Lonergan : Creation, destruction, and evolution feel like pretty eternal themes. This current moment feels like the most uncertain one that I’ve experienced in my lifetime, and I’m sure some of that comes out in my work, but I don’t think I made conscious decision to connect it to the present.

It’s hard for me to have perspective on that sort of thing. It’s easy to look back and see things as idyllic because they’re over and finished and we know what ended up happening. The past lacks the inherent uncertainty of the present.

 Drome is also a sweeping epic adventure. Do you enjoy telling that kind of grand saga in which characters clash and go through intense experiences? 

Jesse Lonergan : I think I’ve leaned more into visual storytelling, and as a result stories that can be told purely with visuals have more of a pull on me. Conflicts and personal journeys can manifest in all sorts of ways, but for me I’ll lean towards what I find visually compelling. Adventure and action are good for that.

Projects

When it comes to comics, what are your current projects?

Jesse Lonergan : Right now, I have a series coming out with Mike Mignola in the Hellboy universe called Miss Truesdale and the Rise of Man, and I’ll be doing a series with Matt Kindt at Oni next year. In terms of solo stuff, I’m working on an absurdist comic called Panda Delivery Service that I’m putting up on my Patreon.

Interview made by email exchange. Thanks to Jesse Lonergan for his availability and his great kindness.