[Edito] Marvel : Gêne en rations

Les débuts et les déboires de Marvel Legacy ont d’ores et déjà débuté chez nous. La nouvelle génération bafoue à priori, c’est un autre débat, les envies de renouvellement. Le conservatisme d’une branche retorse de l’arbre Monde des comicbooks s’étend, très haut. Le taillis annuel ligote Secret Empire et Legacy donc, deux couplets successifs d’un récital enroué mais rodé. A une exception près, en 2017, ou 2018 chez nous, pourquoi se contenter de la renumérotation ? Cette fois, faisons les choses bien. Marvel ajoute à sa boucle un troisième lacet : Marvel Generations

– The Promises – 

D’Axel Alonso lui même, “Marvel Generations est une maxi-série en 10 numéros, qui d’une certaine manière, prépose du prochain chapitre de l’univers”. Les numéros concernent 10 héros “qui traversent une crise identitaire”, toujours selon ses mots. Avec 10 équipes artistiques réunies pour l’occasion, “il est essentiel que les histoires comptent et que chaque histoire se connecte aux lecteurs pour différentes raisons”. Enfin, Alonso termine sur la convention régulière, celle de la promesse de l’assurance périlleuse que Genertions va préluder. Ce sont les déclarations de l’homme en charge. Generations se dresse fièrement sur l’éminence de mois conflictuels, pourrait pointer vers un lendemain radieux, mais préfère l’oblique. Le boulet trébuche d’on sait où, vers je ne sais quoi. L’éditeur continue, détaille ses intentions et ses ambitions ; Generations est apparu à la toute fin de Secret Empire, qu’il qualifie de “scène pivot”

Précisément, Secret Empire lui même interroge tous les suspects. Pourtant ce sont ces mêmes figures qui retrouvent goût aux valeurs lors de la chevauchée sauvage de Spencer. Secret Empire n’est alors pas suffisant, et quand bien même, seuls 10 personnages seraient concernés ? La crise évoquée est plus profonde, s’enracine plus loin, vers la source claire de ce qu’ils sont.

Secret Empire est le claquement magique de toute cette aventure étalée. En un snap révélateur offert, la guérison renfloue le naufrage, en galvanise certains, les 10, pour les autres tant pis. Mais dès l’expéditive présentation quelque chose cloche. 8 ou 9, jamais 10, jamais réunis sitôt le prodrome détecté, il en manque déjà. Jean Grey, chanceuse élue, n’apparaît pas sur les deux cases ci-dessous, Riri Williams disparaît de l’une à l’autre. L’apostasie de l’influence de Generations déprécie la série avant même son commencement.

Vanish et les tâches s’évanouissent

– The Lost –

En un sens, Alonso ne bluffe pas. Generations ce sont bien 10 personnages triés sur le volet, donc 10 numéros univoques, dont le point et les lignes fuient. L’éditeur en chef envisageait des personnages en crise personnelle, identitaire ou missionnée, des doutes et des questions. Mais, déjà, l’indécision et l’incertitude du rôle n’en affectent que peu. Seuls deux en réalité. Le premier, évident, Sam Wilson s’épuise à conquérir l’opinion d’un était inconvertible. Le faux Captain l’épervier chasse, rageur, les bulletins d’approbation dans une Amérique qui lui refuse tout. Puis de mal en peine, Wilson encaisse les pleins fouets de sa nouvelle stature. Le coup en traître final survient et le surprend avec Secret Empire justement, tout un idéal trahi. 

L’image d’une justice auréolée, rendue à tout prix a perverti l’étoile d’Hala, éclipsée par le fratricide. Carol Danvers accuse puis se trompe, grandement, aveuglée par les possibles cyclopéens d’Ulysses. Là où Spencer concrète les fractures dans son bouclier, Stohl échoue à confronter son héroïne au noir abyssal de l’échec. The Bravest est en ce sens le plus incomplet des numéros Generations.

Pour les autres, le krach avant-coureur ne s’emploie pas pour un numéro spécifique. Kate, Riri, Jane, Amadeus, Laura et Kamala voguent dans leur pirogue narrative, sur des remous de ci et de ça. Les deux suivants vaguent dans un entre deux. Le port du masque est trop lourd pour Miles, mais cela ne nous est pas raconté dans The Spiders. Dans Spider-Man (la série de Brian. M Bendis), l’indécision habite insidieusement le personnage (ou encore, toujours de Brian. M  Bendis, dans le discours de la mini-série Spider-Men II). Comme la peur du glatissement cosmique enroue la rousse volonté de la jeune Jean Grey, promise à sa destinée tragique “à travers les cauchemars récurrents qui la poursuivent dans son sommeil. Parce que la force Phoenix la poursuit et parce qu’il lui faudra la combattre si elle ne veut pas être consumée” nous dit-elle. 

N’y avait-il pas d’autres noms, d’autres situations à risques ? Le plus absolu, Thor Odinson s’emmure dans des décisions les plus troubles les unes que les autres ; son ralliement baroque à la cause de l’Hydra n’est que la dernière. Personne, pas même lui, ne semble s’y intéresser, honteusement. Cyclops, comme sa rousse, a vu son lui devenir basculer du meneur monumental au fasciste parricide, un revirement révoltant mais non moins traumatique. Le Fauve, le judas renie sa horde génétique pour celle de l’alliance de l’inhumanité dans un Uncanny X-men #600 déroutant. Il y en a pleins d’autres des comme eux. Nous n’en saurons jamais rien.  

– The Coming –

Nous en sommes sûrs, la crise n’est pas le déclencheur. Les moyens justifient-ils la fin ? Generations devait amener la suite de ces personnages, mais la malmène malhabile. A croire que les cases ne seront pas toutes cochées. Effectivement, un aperçu s’aperçoit pour 4 d’entre eux, seulement. Encore que, puisque seuls deux survolent dignement cette idée prédictive. Le premier donc, Sam Wilson et son auteur (le plus complet des numéros Generations) transposent la forme du modèle Generations en une issue filée. Nick Spencer met fin à l’étoile ailée et la rend au porteur terrestre historique avec “une mission pour lui”. Pour l’autre, Aaron est moins explicite. Il dévie de la masse au féminin et amasse les présages plus larges, plus étendus. L’auteur remonte les âges, en un temps où le Père de rien et maître de tout “étreignait le feu ardent”.  L’exploration inédite s’éloigne des tumeurs, des elfes noirs et des royaumes ravagés, pour le mieux.

Pour d’autres, les deux autres, Generations laisse juste entrevoir. Il faut se satisfaire d’un mot, d’une bulle, trop fugitif pour exploser en une révélation d’importance. La rousse enragée nous assure qu’on se retrouvera. Alors, la suite de tout le mouvement mutant évoluera vers une résurrection. Il n’y a qu’à fixer la dernière case de The Phoenix, au delà de laquelle l’onde brûlante se rapproche. Le géant de jade a lui aussi droit à sa mise en garde. Le bombardement Gamma n’a pas que des garanties.  Le mal enfoui se propage et “il va falloir trouver un moyen d’y mettre fin”. Ces deux horoscopes timides apparaissent à la toute fin de leur numéro, dans une vision de charlatan. Mais, au regard du risque inexistant des autres aventures, le minium, au moins, est révélé.

Les préambules sont à peine un prétexte, la suite n’est pas plus prétentieuse, les ambitions sont à chercher ailleurs alors, dans  la valeur des histoires. Le recceuil de chroniques dissociées dispense t-il son aura, de celle qui rayonne et illumine la carrière d’un personnage ?

– The Vanishing –

Faisons mentir Alonso, Genrations devait s’imposer comme un indispensable dans la bibliographie des héros. Une étape à franchir, à laquelle les lecteurs auraient pu se raccrocher. 3 des 10 numéros sont pleinement insignifiants : The Bravest, The Archers et The Marvels écopent d’idées absurdes, de raccourcis convulsifs ou de cette pitrerie inoffensive qui dévoie de nombreuses sorties Marvel. Seulement 3 autres se sauvent par sensibilité. Les deux dernières cases de The Best sont d’une sobriété émotionnelle puissante ; la révélation du point personnel des rôles partagés des Spiders touchera les plus passionnés d’entre nous ; enfin, la seconde chance cachée de l’America affecte forcément les adorateurs des porteurs (et porte l’estocade aux critiques de cet All-New Captain America en une seule phrase sur l’inspiration). Les 4 derniers zigzaguent un peu conscients, un peu aveugles, sans lueur ou loupé pour en retenir quoi que ce soit. Ceux qui procurent une réaction se démarquent, leurs autres sont déjà oubliés. Cependant, la certitude de l’insignifiance se vérifie assurément et pour tous. 

La foudre tombe sur le fer du  vieux monde. Aucun, ni les plus braves, les plus forts, ou les merveilles ne s’émancipent de la toile acide des éditeurs commerciaux. La cible n’est pas atteinte et les cendres ne sont pas ravivées. Generations devait remettre sur la voie des personnages étonnés, déroutés, du moins ceux qui le sont vraiment. Malheureusement, Generations n’est pas ce phare, personne ne s’en étonne. Seules les histoires, celles qui durent sont celles qui comptent. Seules les  histoires supportent leurs histoires. Et si la génération à sauver était celle des géants, aux failles vivaces creusées dans des décennies d’intrigues et d’aventures, et si les champions à venir n’étaient-ils pas à leur vraie place ? Et si la raison authentique était celle de Sam Wilson, celle de voir “leurs prédécesseurs à leurs débuts, pour montrer qu’ils sont dignes de marcher dans leurs pas. Mais plus encore, qu’ils suivent leurs propres chemins, bâtissent leurs propres héritages”