Interview – Sean Lewis

Auteur de théâtre engagé, Sean Lewis s’est emparé du médium comics avec la même volonté de faire passer ses idées. Lui, qui s’associe avec des dessinateurs au trait unique, nous livre sa vision de certaines de ses créations que l’on aime particulièrement !  

For English speakers, please find lower the interview in its original version.

Vous êtes d’abord un auteur de théâtre. Quelle est votre ” origin story ” en tant qu’auteur de comics?

Pendant une dizaine d’années, j’ai dirigé une compagnie de théâtre qui a fait des tournées de pièces politiques aux États-Unis. Nous développions une nouvelle pièce et mon intérêt est toujours de mélanger les formes. Parfois, j’ajoutais de la vidéo. D’autres fois, j’incorporais de la danse. Pour cette pièce, je voulais faire de l’animation en direct. Un marionnettiste a suggéré à Ben Mackey de faire les dessins. Nous avons discuté, il était un grand fan de comics et avait appris à dessiner en regardant l’art chrétien. J’ai grandi en tant que catholique, et en nous amusant, nous avons développé cette idée des Saints catholiques comme les X-Men. C’est devenu mon premier comic chez Image et en tant que professionnel. Nous l’avons fait pour nous amuser et pour nous divertir, mais une fois qu’il était terminé, nous avons décidé de le montrer à des gens. Le reste appartient à l’histoire.

Lisiez-vous des comics étant jeune ? Lesquels ?

Ça a toujours été quelque chose d’important ! Mon oncle vivait avec nous. Il était plus cool. Du genre punk et métal. Je fouillais dans sa collection de BD. Il avait Preacher et Swamp Thing, plein de trucs de DC Vertigo comme Black Orchid. J’étais également obsédé par la série X-Men de Chris Claremont et par les séries de Frank Miller et Dave Mazzuchielli sur DAREDEVIL.

Quels sont les auteurs qui vous ont influencé ?

J’étais obsédé par Camus. J’aime Faulkner. J’ai beaucoup lu Bret Easton Ellis en grandissant. Beaucoup d’ambiguïté morale. Des mondes compliqués. Des réponses compliquées. Les dramaturges Tony Kushner, Bernard Marie Koltes, Maria Irene Fornes et Sam Shepard. En comics, je respecte beaucoup Jeff Lemire, Walter Simonson, Brian K Vaughan…

Dans vos comics, vous créez des mondes imaginaires ou futuristes. Est-ce le point de départ de vos séries ? Comment concevez-vous vos histoires ?

En général, j’ai une image en tête. Pour The Few, je me suis réveillé un matin avec l’idée d’un bébé portant un masque à gaz. J’ai alors dû commencer à me demander pourquoi le bébé portait un masque à gaz. De là sont nés les personnages d’Edan et Herrod et le Palace.

Pour Coyotes, j’ai en fait vu la Duchesse en premier. J’ai adoré l’idée de cette femme sombre en habits victoriens formant quelqu’un comme une incarnation du professeur X. J’avais cependant un concept en tête avec ce livre. J’avais entendu un reportage à la radio sur les “coyotes” à la frontière mexicaine qui transportaient les gens en Amérique. Comme ils étaient souvent prédateurs… cela m’a fait réfléchir, et si c’était vraiment des prédateurs ? Et si c’était des loups-garous ?

Puis le reste vient s’ajouter.

Vous travaillez avec des dessinateurs au dessin unique. Adaptez-vous vos histoires en fonction des dessinateurs avec lesquels vous collaborez ou, au contraire, en fonction de l’histoire, proposez-vous vos projets à un dessinateur en particulier ?

Les deux. J’ai su que Hayden était le bon pour The Few dès que j’ai vu son travail. Pareil pour Caitlin et Coyotes. MAIS… J’ai aussi vu à quel point je pensais que chacun d’entre eux pourrait être bon si j’adaptais le travail à ses points forts. Avec Hayden, cela signifiait s’appuyer sur des éléments de design et donner une qualité cinétique à ses planches. Avec Cait, il s’agissait de faire confiance au flux organique de ses dessins et aux yeux pleins d’âme qu’elle donne à ses personnages – en permettant des scènes plus individuelles où les gens peuvent simplement parler, ou des plans où elle parvient à capter l’émotion du moment dans leurs yeux.

Vos personnages luttent très souvent contre un régime politique ou pour une cause particulière. Le thématique de la lutte est-il une thématique qui vous inspire particulièrement ?

Ouais. J’ai grandi dans un foyer très proche de l’IRA, avec la première génération d’Irlandais américains. Il y a des livres qui contiennent des photos de moi à l’école primaire portant des vêtements de l’IRA lors d’une marche. Je suis trop jeune pour croire en quoi que ce soit, mais voici l’idéologie qui m’a été transmise. Ce qui m’intéresse vraiment, c’est de savoir pourquoi nous croyons en ce que nous faisons, pourquoi nous profitons les uns des autres, comment nous atteignons l’opulence… Il se trouve que ce sont des questions qui ont toutes un enjeu politique.

The Few et Thumbs sont des dystopies. La fragilité de la démocratie est-elle une chose qui vous inquiète et vous inspire ?

C’est certain. Durant toute ma vie, les Américains ont cru qu’ils étaient libres. C’est ce qu’on nous apprend à l’école. La liberté. L’égalité. La démocratie. Mais toute ma vie, les politiciens ont découpé des cartes électorales pour subvertir le vote, ils se sont appuyés sur une police oppressive, ils ont espéré qu’une république grasse et complaisante soutiendrait le système.

Et c’est ce qui arrive. Nous avons maintenant un leader qui a appris à tout le pays que le mépris l’emporte. Et tout le monde, des deux côtés de l’échiquier politique, lui emboîte le pas. Les deux côtés deviennent fascistes. Les gardiens de Big Brother, les puritains… vos voisins sont maintenant considérés comme des ennemis qui vous surveillent.

Ça a toujours été là, toujours été aussi fragile, si vous avez beaucoup parcouru le pays.

Maintenant, c’est en train de se produire.

Comment avez-vous rencontré Hayden Sherman et Caitlin Yarsky ?

Facebook ! Ha. Boom Studios avait une page où des artistes soumettent leur travail qu’ils n’ont jamais consultée. Hayden et Caitlin y ont tous deux posté. Je les ai trouvés le même jour !

Qu’est ce qui vous a séduit dans le dessin d’Hayden Sherman ?

La sensation cinétique. Son dessin a l’air vivant et en mouvement. Il y a tellement d’énergie. Les lignes écorchées et les perspectives étonnantes. Je pense juste que chacune de ses mises en page transforme une histoire en 2D en film.

Votre nouvelle série, qui est en cours de réalisation, s’appelle Bliss. De quoi cela parle-t-il ? 

C’est à propos de dépendance et de pardon. Une ville est en proie à une drogue appelée Bliss. Elle fait s’infiltrer le souvenir des mauvaises choses que vous avez faites par vos pores et dans les fissures du sol, jusqu’à ce qu’elles se dirigent vers la déesse Léthé, déesse de l’oubli. Elle a besoin d’un tueur à gages sur Terre pour protéger ses intérêts et elle engage un homme dont le fils est en train de mourir. Il fait le commerce de Faust et devient ensuite dépendant de Bliss pour vivre avec lui-même.

Le dessin de Caitlin Yarsky semble parfait pour le Fantasy. Êtes-vous d’accord ?

Oui, elle est irréelle. Il y a une telle beauté éthérée dans son travail. Elle le rend si vivant et tangible pour le lecteur.

En plus de Bliss, quels sont vos autres projets ?

Je fais un truc chez DC, Hayden et moi avons un nouveau livre dont nous avons terminé trois numéros, j’ai un space opera chez Vault Comics et un comic de vampires chez 12 Gauge. C’est une année bien remplie !

Lisez-vous des comics ? Lesquels ?

Bien sûr. Je suis plus les scénaristes que les livres… même si j’ai lu l’IMMORTAL HULK d’Al Ewing. Je lis des comics de Jeff Lemire, Chip Zdarsky, Kelly Sue DeConnick.

Entretien réalisé par échange de mails. Merci à Sean Lewis pour sa disponibilité  et sa gentillesse.

English Version
A committed theater writer, Sean Lewis took up the comic medium with the same willingness to get his ideas across. He, who associates with artists with unique drawing, gives us his vision of some of his creations that we particularly like!  
You’re a theater writer first. What’s your « origin story » as a comics writer ?

I ran a theater company for about a decade that toured political plays around the US. We were developing a new piece and my interest is always in mixing forms. Sometimes I would add video. Other times I would incorporate dance. This piece I wanted to do live animation. A puppeteer suggested Ben Mackey to do the drawings. We got to talking and he was a big comic fan and had taught himself to draw looking at Christian art. I grew up Catholic, and messing around we developed this idea of the Catholic Saints as X-Men. This became my first comic at Image and as a professional. We did it for fun, and to entertain ourselves, but once it was finished we decided to show some people. The rest is history.

Did you read comics when you were young ? Which ones ?

Big time. My uncle lived with us. He was cooler. Into punk and metal. I’d rifle through his comic collection. He had Preacher and Swamp Thing, lots of DC Vertigo stuff like Black Orchid. I was also WAY obsessed with Chris Claremont’s run on X-Men and Frank Miller and Dave Mazzuchielli runs on DAREDEVIL.

Who are the writers who have influenced you ?

I was obsessed with Camus. I love Faulkner. I read a lot of Bret Easton Ellis growing up. Lots of moral ambiguity. Complicated worlds. Complicated answers. The playwrights Tony Kushner, Bernard Marie Koltes, Maria Irene Fornes and Sam Shepard. In comics, I greatly respect Jeff Lemire, Walter Simonson, Brian K Vaughan…

In your comics, you create imaginary or futuristic worlds. Is this the starting point of your series? How do you conceive your stories?

Usually, I have an image in mind. With THE FEW I woke up one morning and just had an idea of a baby wearing a gas mask. I then had to start asking, why is the baby in the gas mask. From there the characters of Edan and Herrod and the Palace emerged.

In Coyotes, I actually saw the Duchess first. I loved the idea of this dark woman in Victorian clothes training someone like an incarnation of Professor X. I did have concept on my mind with that book, though. I had heard a radio story about « coyotes » on the Mexican border who ferry’d people to America. How predatory they often were… it made me think, what if they were really predators ? What id they were werewolves ?

Then the rest came together.

You work with cartoonists with unique drawing. Do you adapt your stories according to the cartoonists with whom you collaborate or, on the other hand, depending on the story, do you propose your project to a particular cartoonist ?

It’s both. I knew Hayden was right for THE FEW the moment I saw his work. The same for Caitlin and COYOTES. BUT… I also saw how good I thought each could be if I tailored the work towards their strengths. With Hayden that meant leaning into design elements and really allowing a kinetic quality to his paneling. With Cait, it was trusting in the organic flow of her drawings and the deep soulful eyes she gives her characters- allowing for more one on one scenes where people can just talk, or reaction shots where we get the emotion of the moment in their eyes.

Your characters are very often fighting against a political regime or for a particular cause. Is the theme of struggle a theme that particularly inspires you?

Yeah, lol. I grew up first generation Irish American in a very IRA household. There are books that have pictures of me in elementary school wearing IRA clothes at a march. I’m too young to believe in anything, but here is ideology handed to me. I am really interested in why we believe the things we do, why we take advantage of one another, how we reach oppulence… They just happen to be questions that all have a political stake.

The Few and Thumbs are dystopians. Is the fragility of democracy something that worries and inspires you?

For sure. Americans my whole life have just assumed they were free. It’s what we are taught in school. Freedom. Equality. Democracy. But my whole life politicians have cut up voting maps to subvert voting, they’ve leaned on oppressive policing, they’ve hoped a fat and complacent republic will prop the system up.

And it has. We have a leader now who has basically taught the entire country that contempt wins out. And everyone on both sides of the political spectrum are following suit. Both sides are becoming fascist. Big Brother watchmen, puritan… your neighbors are now seen as enemies who are policing you.

It’s always been there, always been that fragile, if you traveled the country much.

Now, it’s happening.

How did you meet Hayden Sherman and Caitlin Yarsky ?

Facebook ! Ha. Boom Studios used to have an artist submission page they never checked. Hayden and Caitlin both posted to it. I found them on the same day !

What seduces you in his drawing?

The kinetic feeling. It feels alive and like it’s moving. There is so much energy. The scratchy lines and amazing perspectives. I just think each layout makes a 2D story become a movie.

Your new series, which is currently being released, is called Bliss. What’s this story about? 

It’s about addiction and forgiveness. A city is plagued by a drug called Bliss. It makes the memory of bad things you’ve done seep from your pores and into the cracks in the ground, until they make their way to the Goddess Lethe, goddess of oblivion. She needs a hit man on Earth to protect her interest and she hires a man whose son is dying. He makes the Faustian trade and then gets addicted to Bliss to live with himself.

Caitlin Yarsky’s drawing seems perfect for Fantasy. Do you agree?

Yeah, she’s unreal. There’s such an ethereal beauty to her work. It makes it so alive and tangible for the reader.

In addition of Bliss, what are your orther projects ?

I’m doing a thing at DC, me and Hayden have a new book that we’ve finised three issues of, I have a space opera at Vault Comics and a vampire comic at 12 Gauge. It’s been a busy year !

Do you read comics ? Which ones ?

Of course. I follow writers more than books… though I’ve been reading the IMMORTAL HULK by Al Ewing. I read Lemire, Chip Zdarsky, Kelly Sue DeConnick.

Interview made by email exchange. Thanks to Sean Lewis for his availability and his kindness.