Batman White Knight (VF – Urban Comics)

Sean Murhpy a su utiliser son talent hors norme au service de titres assurément fulgurants. Ses collaborations avec un certain Scott Snyder, dont les passe-droits chez l’éditeur lui confèrent la liberté que d’autres non pas, ont probablement concrétisé la publication. Batman White Knight est donc la version personnelle d’un homme, à la fois auteur et artiste. Sean Murhpy peut dorénavant nous exposer son mythe à lui, comme Marini avant lui pour les plus récents. Contrairement à l’italien, Murphy a l’expérience du genre même comic-book, ça se voit, ça se lit, ça s’apprécie, jusqu’au trop-plein, jusqu’à l’épiphore mécanique à moteur. 

Le dernier né des bureaux d’Urban reflète toute leur compétence. Un premier mot sur l’édition, l’objet même d’Urban Comics : Batman White Knight, premier né cette fois de la nouvelle collection DC Black Labels est un étui sobre, soigné, impérial. La couverture avec ce simple titre fuligule, les rappels éditoriaux dans un noir descendu, puis la tranche où les instruments sont résumés, avec ce rappel au noir profond, lisible, Urban Comics a mis au point son plus beau fourreau. 

Ceci étant dit, Batman White Knight n’est pas qu’un bel objet, c’est aussi l’une des ses interprétations qui ne laissent pas de marbre. La convention de l’auteur s’appuie sur un chiasme bénin : Un Chevalier acharné émoussé par les vérités de sa nemesis, le bourre de médicaments expérimentaux. Les séquelles sont inquiétantes, puis confondantes, Joker devient Jack Napier, le Chevalier Blanc de Gotham, à laquelle “il doit rembourser une dette”. Sean Murphy revisite tout, de la simple mise à jour, au profond exotisme gothique, ou plutôt industriel. 

Je me passe de tout résumer, de tout évoquer, le plaisir du White Knight se niche bien justement dans cette réappropriation des personnages, des histoires, des costumes, de tout ce que l’on sait, savait de cet univers si particulier. Néanmoins, des notes précises, des détails significatifs font la force du récit. Déjà, l’habillement de Batman, où Murphy brasse plusieurs influences : la cape au col montant du plus bel effet, un juste-au-corp à la page, où la minutie costumière participe à toute une histoire visuelle, les dessins racontent tous autant l’histoire, et ce, pour tous les personnages. L’autre signe est celui d’une valorisation d’une urbanisation assez inédite sur le genre même du Batman.

Gotham City est un ville gothique. Murphy ne se débarrasse pas de ce patrimoine “capitale”, il lui apporte un plein industriel inédit. Sean Murphy est un électrisé de la mécanique automobile, voire du monde industriel. L’emphase du récit, l’emphase visuelle est mise sur tout un champ lexical usinier. Des véhicules de l’ordre policier, à cette milice spécifique, et même le Chevalier, toutes les carrosseries luisent, les pots crachent, les cylindres ronronnent. L’auteur tourne le volant encore plus loin puisque les roturiers tuyaux en cuivre, les hangars croupis, les échangeurs autoroutiers intègrent les gargouilles et toits en aiguilles habituels. La refonte entre l’ogival et les fumées des usines est l’une des forces du récit. 

Ces 8 numéros sont ce que vous pourrez scruter de plus éclatant en cette fin d’année. Est-ce ce que vous pourrez lire de plus imaginatif, de plus créatif ? Un départ de l’aventure, certainement. 

Des repères, de l’huile de moteur, des taules d’acier, une cape à col, Batman White Knight

Le reconstruction s’apparente sur les deux tiers à un combat d’ego, entre l’addiction pour l’un et l’autre de deux personnages, pour une ville et des idéaux. Sean Murphy s’illustre d’ailleurs sur ce terrain dans une subtilité inopinée, le trio Batman-Jack Joker-Harley transcende les fiches de description que l’on connait habituellement, notamment celle d’Harley Quinn, l’originale, métamorphosée, très éloignée des Filles sur écran, à la manette ou en équipe, celles auxquelles trop se réfèrent, ou bien l’absurde du DC You. L’on pourrait tout autant parler du Robin, son rouge et vert souriant se mélangent à une tristesse dramatique, qui coule d’une rencontre qui n’aurait jamais du avoir lieu. Fort, très fort dans le message. Deux premiers tiers brillants découlent de tout ça.  

La transmutation de Murphy oriente ses premiers numéros vers un discours social et citoyen. Le combat de Napier est celui de la sûreté municipale, de la protection des Gothamites. Pour ça, deux actions entreprises : les révélations quant à la collaboration abusive entre le GCPD et Batman, puis les destructions récurrentes de ce même chevalier, plus soucieux des vilains derrière les barreaux que du reste. L’intelligence de Murphy est justement de basculer dans du bavardage juridique jamais fastidieux, de dénoncer le vigilantisme du héros puis d’accuser les élites de la ville. Ces considérations politiques arrangent la meilleure partie du tome. Puis, le 3e Reich, la famille Wayne gelée, un canon frigorifique titanesque monté sur vérin, des quartiers glacés et des courses de monster-trucks, Murphy déboulonne. 

“L’heure n’est plus au pugilat, comme au bon vieux temps”, les interprétations personnelles pullulent de nos jours. Sean Murphy n’y déroge pas, son Batman, ses personnages, sa Batmobile, sa ville et son architecture. L’artiste / auteur s’autorise même une excellente première partie, délaissant le carburant de la frénésie, pour un récit presque social, humain. Murphy prend alors une épingle sérrée, risque la sortie de route dans un dernier tour de piste en ligne, où les cylindres s’enflamment et noient le moteur. L’épilogue se calme, baisse en régime avant une prochaine saison. Pour un premier essai sur, on les lui tire, chapeaux Sean Murphy. 


L’avis de Boris – 6/10

Sean Murphy part d’un postulat intéressant en inversant les rôles. Malheureusement, il n’en tire pas tout le potentiel.  L’aspect politique de son récit reste assez superficiel, cantonné à une petite révolte de rue. Murphy verse aussi dans la grandiloquence dans plusieurs scènes, en particulier la dernière séquence dans les tunnels de Gotham.  Mais le plus gênant est le rythme trop irrégulier du récit. Tantôt trop bavard et lent, tantôt vif et tendu, ces variations conduisent à réduire l’intérêt du lecteur sur la longueur. A contrario, certains personnages, à l’instar de Harley Quinn ou de la Néo-Joker, sont bien caractérisés. L’amante de Napier est décrite toute en sensibilité et en raison, loin de l’image totalement allumée qu’on nous sert à la pelle depuis quelques années. Batman est, par contre, bien trop monolithique à mon gout. Il aurait mérité plus de nuances.

Murphy est, comme d’habitude, excellent aux dessins. Son trait anguleux est efficace, tout en détails. Ses mises en page sont toujours originales, ses pleines pages sublimes, rien à redire de ce côté. Les couleurs sont par contre très sombres, ce qui est sans doute voulu pour donner un ton à ce récit, néanmoins, cela donne un effet étouffant à la longue.

Batman White Knight n’est pas un mauvais récit mais il pâtit de grosses baisses de régime et d’un potentiel trop peu exploité. Dommage.